La fonction Achats ne peut plus être réduite à la négociation des tarifs et à l’émission des bons de commande. Volatilité des matières premières, dépendance aux importations, coûts logistiques, fluctuations de change et fragilité de certaines chaînes d’approvisionnement obligent les entreprises marocaines à regarder leurs dépenses autrement. L’enjeu consiste désormais à acheter au meilleur coût global tout en sécurisant la continuité de l’activité.

Cette transformation concerne particulièrement les PME et ETI, où les achats peuvent
représenter une part importante des charges. Une économie obtenue sur un contrat fournisseur
améliore directement la marge, à condition qu’elle ne provoque pas ensuite des problèmes de
qualité, des ruptures de stock ou des coûts supplémentaires. Le véritable indicateur de
performance n’est donc plus seulement le prix négocié, mais la valeur économique totale de la
décision d’achat.
Dans beaucoup d’entreprises, une partie des dépenses reste pourtant insuffisamment pilotée.
Chaque direction sélectionne ses prestataires, les contrats sont dispersés et plusieurs
fournisseurs peuvent facturer des prestations similaires à des conditions différentes. Cette
fragmentation réduit le pouvoir de négociation et empêche la direction financière d’obtenir une
vision consolidée des engagements.
Cartographier avant de négocier
La première étape d’un Spend Management efficace consiste à savoir précisément ce que
l’entreprise achète, auprès de qui et à quelles conditions. Matières premières, transport,
énergie, informatique, maintenance, intérim, conseil ou fournitures doivent être regroupés en
catégories homogènes.
Cette cartographie permet d’identifier les achats dispersés, les contrats redondants et les
fournisseurs peu utilisés. Une entreprise peut par exemple découvrir que plusieurs directions
achètent le même service auprès de prestataires différents. Regrouper ces volumes permet
alors de renégocier les conditions sans nécessairement réduire la qualité.
Regarder au-delà du prix
Le fournisseur le moins cher n’est pas toujours le plus économique. Le coût total de possession,
ou TCO, oblige à intégrer le transport, le stockage, la maintenance, les défauts qualité, les
arrêts de production et la durée de vie du produit.
Un équipement acheté 10 % moins cher peut ainsi devenir plus coûteux s’il nécessite
davantage de maintenance ou génère des interruptions répétées. Cette logique transforme le
dialogue entre Achats, Finance et Opérations : la décision n’est plus fondée sur une remise
commerciale, mais sur son impact économique global.
Segmenter les fournisseurs critiques
Tous les achats ne doivent pas être gérés de la même manière. La matrice de Kraljic permet
notamment de les classer selon leur importance financière et leur risque d’approvisionnement.
Pour une fourniture standard disponible auprès de nombreux prestataires, la mise en
concurrence reste pertinente. Pour une matière première stratégique provenant de quelques
fournisseurs, la priorité devient la sécurisation : contrats pluriannuels, stocks de sécurité, double
sourcing ou recherche de solutions alternatives.
Cette segmentation permet également d’éviter une erreur fréquente : appliquer une pression
tarifaire identique à tous les partenaires, y compris ceux dont dépend directement la production.
Piloter la performance fournisseur
Le Supplier Relationship Management prolonge cette logique après la signature du contrat. Prix,
qualité, respect des délais, disponibilité, capacité d’innovation et solidité financière doivent être
évalués régulièrement.
Le taux OTIF, qui mesure les livraisons réalisées à temps et dans les quantités attendues,
constitue par exemple un indicateur plus révélateur qu’une simple remise obtenue lors de la
négociation. Une économie de quelques points perd rapidement son intérêt lorsqu’un
fournisseur provoque des arrêts de production.
La surveillance financière des partenaires critiques devient également indispensable. Identifier
suffisamment tôt la fragilisation d’un fournisseur permet de rechercher une alternative avant
qu’une défaillance ne se transforme en rupture d’approvisionnement.
Digitaliser le cycle d’achat
Les plateformes de Procure-to-Pay peuvent renforcer ce contrôle en reliant demande d’achat,
validation budgétaire, commande, réception et facture. Cette traçabilité limite les achats hors
contrat et améliore la visibilité financière.
L’automatisation du rapprochement entre commande, bon de livraison et facture réduit
parallèlement les traitements administratifs. Les équipes Achats peuvent alors consacrer
davantage de temps au sourcing, à la négociation et à la gestion des risques.
Faire des Achats un métier stratégique
Cette évolution impose de nouvelles compétences. Les responsables Achats doivent maîtriser
l’analyse des coûts, le TCO, la négociation complexe, le sourcing, les contrats, les risques
fournisseurs et progressivement les critères ESG. Des formations en Strategic Sourcing,
Purchasing Management ou négociation fournisseurs permettent d’accompagner cette
professionnalisation.
Pour l’entreprise marocaine, la maturité Achats ne se mesure finalement pas au nombre de
réductions obtenues. Elle se mesure à sa capacité à réduire durablement le coût global,
protéger son besoin en fonds de roulement et sécuriser les ressources indispensables à son
activité. La meilleure négociation reste celle qui améliore la marge sans créer la rupture de
demain.








