La progression des femmes dans les entreprises marocaines ne se traduit pas encore automatiquement par une présence équivalente dans les lieux où se prennent les décisions stratégiques. Conseils d’administration, COMEX, directions générales et fonctions opérationnelles restent des espaces où la mixité progresse plus lentement. Pour les entreprises, l’enjeu dépasse désormais la représentation : il consiste à identifier les mécanismes qui freinent les carrières et à construire un vivier de dirigeantes suffisamment large pour alimenter durablement les instances de gouvernance.

Le sujet est souvent abordé par le sommet, en observant le nombre de femmes présentes dans
les conseils d’administration ou les comités de direction. Cette photographie est utile, mais elle
intervient tard dans le parcours professionnel. Une faible représentation au COMEX peut être la
conséquence de décisions prises plusieurs années auparavant : recrutements déséquilibrés,
accès inégal aux fonctions opérationnelles, promotions moins fréquentes ou départs plus
nombreux à certaines étapes de carrière.
Pour les directions générales et les DRH, la priorité consiste donc à analyser l’ensemble du
pipeline de talents. Combien de femmes entrent dans l’entreprise ? Combien accèdent au
management ? Dans quelles fonctions ? Combien atteignent les niveaux permettant d’intégrer
demain un CODIR ou un COMEX ? Cette lecture transforme l’égalité professionnelle en
problème de gestion des talents, avec des données, des objectifs et des responsabilités
clairement identifiés.
Élargir le vivier de dirigeants
Dans un marché où certaines compétences deviennent difficiles à recruter, réduire implicitement
le vivier de candidats constitue un coût. Finance, ingénierie, numérique, industrie ou conseil
mobilisent des profils qualifiés que les entreprises cherchent simultanément à attirer et fidéliser.
L’enjeu consiste notamment à ouvrir davantage aux femmes les fonctions directement
associées à la performance économique : opérations, commercial, production, finance ou
transformation. Ce sont fréquemment ces responsabilités qui préparent aux postes de direction
générale. Une politique de mixité concentrée sur les seules fonctions support risque donc de
produire une progression statistique sans modifier réellement le vivier de succession.
Mesurer les écarts de carrière
La rémunération constitue un premier indicateur, mais elle ne suffit pas. Une entreprise peut
afficher des salaires relativement comparables à fonction équivalente tout en conservant des
différences importantes dans les promotions, augmentations individuelles, responsabilités
confiées ou accès aux postes stratégiques.
L’analyse doit donc suivre plusieurs données simultanément : rémunération, recrutement,
mobilité, promotion, ancienneté dans le grade et départs. Ces indicateurs permettent d’identifier
précisément l’endroit où le pipeline se rétrécit et d’éviter des politiques générales déconnectées
des causes réelles.
Passer du mentor au sponsor
Les programmes de mentoring sont utiles pour partager de l’expérience, développer la
confiance et comprendre les codes de l’organisation. Mais l’accès aux responsabilités dépend
également de la visibilité obtenue auprès des décideurs.
Le sponsoring exécutif va plus loin. Un dirigeant soutient activement un talent, recommande sa
candidature pour une responsabilité importante et l’expose à des projets stratégiques. Pour les
femmes à haut potentiel, cette différence peut être déterminante lorsque les nominations
reposent en partie sur la réputation interne et les réseaux construits au fil de la carrière.
Repenser les règles de progression
Certaines barrières sont moins visibles. Disponibilité attendue en permanence, réunions
tardives, mobilité géographique obligatoire ou valorisation excessive du présentéisme peuvent
pénaliser certains parcours sans relation directe avec la performance réelle.
Le travail hybride, les politiques de parentalité ou la flexibilité peuvent réduire ces contraintes, à
condition de ne pas créer une nouvelle segmentation. Si les salariés utilisant davantage ces
dispositifs deviennent moins visibles et progressent moins rapidement, l’organisation déplace
simplement le problème.
Traquer les biais décisionnels
Les biais apparaissent également dans le recrutement et l’évaluation. Deux comportements
similaires peuvent être interprétés différemment selon la personne qui les adopte : assurance
pour l’un, agressivité pour l’autre ; prudence pour l’une, manque d’ambition pour l’autre.
Des critères de sélection explicites, des jurys diversifiés et des évaluations fondées sur des
résultats observables réduisent la place de ces appréciations subjectives. L’objectif n’est pas
d’éliminer tout jugement humain, mais de rendre les décisions plus comparables et explicables.
Piloter la mixité par la gouvernance
La transformation devient durable lorsque la direction suit régulièrement quelques indicateurs :
part des femmes par niveau hiérarchique, taux de promotion, écarts de rémunération
comparables, présence dans les fonctions opérationnelles et proportion dans les plans de
succession.
Pour les entreprises marocaines, le leadership féminin devient alors moins une politique
périphérique qu’un sujet de gestion du capital humain. La question déterminante n’est pas
seulement combien de femmes siègent aujourd’hui dans les instances dirigeantes, mais si
l’organisation construit suffisamment de candidates crédibles pour les rejoindre demain. C’est
cette profondeur du vivier, davantage que les déclarations d’intention, qui déterminera la
capacité de l’entreprise à conjuguer diversité des décisions, attraction des compétences et
renouvellement de son leadership.








